"L’anastylose (du grec ancien αναστήλωσις, composé de ανα : « de nouveau » et στηλόω : « ériger ») est un terme archéologique qui désigne la technique de reconstruction d'un monument en ruines grâce à l'étude méthodique de l'ajustement des différents éléments qui composent son architecture. La reconstruction est faite en utilisant les fragments trouvés sur place avec des matériaux modernes, de couleur et de qualités différentes, de sorte que l'on puisse distinguer à l’œil nu l'ancien du moderne et préserver les pierres antiques de l'altération (par exemple en utilisant des matériaux légers)." Wikipédia.
Que se passe-t-il si l'on applique cette méthode à un "vignoble défunt", selon l'expression de Pierre Brunet à propos de la Normandie ? Nous avons deux sources pour reconstruire ce vignoble à partir de l'existant :
- les vignes retournées à l'état sauvage que l'on peut trouver au bord des chemins, des forêts ou des propriétés privées sont les résidus du ou des anciens vignobles normands: ce sont les fragments retrouvés sur place, les pierres de l'édifice.
- les archives qui nous parlent des cépages, des lieux et des modes de culture de la vigne.
A partir de là, nous pouvons édifier à nouveau le vignoble normand comme une anastylose, sans illusion de retrouver le passé et en tenant compte du présent.
Concernant les vignes retournées à l'état sauvage, on a découvert jusqu'à maintenat deux types de cépages :
- des vitis vinifera préphylloxériques : en noir, du Meunier de façon certaine, peut-être du Gamay, et en blanc ce qui semble être du Gouais ou du Sauvignon. Les recherches continuent. Ces pieds traditionnels sont les vestiges d'un vignoble qui a disparu dans la seconde moitié du 19e siècle et que Jules Guyot a bien décrit dans son Etude des vignobles de France. De tous les cépages eurois décrits par Guyot, j'ai retrouvé le Meunier (ou pinot meunier) à Vernon, Ménilles, Giverny, Breuilpont...
- des hybrides qui ont été plantés par la suite, fin 19e et jusqu'au 20e siècle. Ils témoignent plus d'une viticulture familiale dont le cadastre viticole de 1958 est une photo instantanée. Le Baco noir occupe une place importante, mais des hybrides de Couderc ont également été identifiés. Selon Olivier Yobrégat, cette époque a été prolifique et chaque inventeur vendait ses hybrides comme solution au phylloxéra au point qu'il y en a plusieurs centaines voire milliers que l'on peut retrouver.
Tous ces pieds de vignes abandonnés ont pu acquérir des mutations pour s'adapter naturellement à leur environnement. L'anastylose ne peut donc pas être un retour dans le passé pur et simple. C'est repartir du passé pour reconstruire un édifice présent qui va également tenir compte de ce qui n'a pas été retrouvé tout comme des techniques actuelles.
En ce qui concerne le vignoble de Vernon, il est possible de reconstruire dans la continuité à partir des observations de Guyot :
Le Meunier retrouvé sur place peut servir de base soit pour des massales, soit conduire à une sélection clonale de souches typiquement normandes. Pour le Morillon noir hâtif et le Meslier dont je n'ai retrouvé aucun pied in situ pour le moment, on peut penser importer des pinots noirs et pinots noirs précoces (tel que le Fruehburgunder cultivé en Allemagne) qui se rapprocheraient le plus de ce que Guyot a décrit. Idem pour le Petit Meslier champenois ou le Meslier Saint-François dans la Loire qui pourraient s'apparenter au Meslier cité par Guyot.
Guyot a fait sa description des vignobles de France a une époque où l'ampélographie n'était pas encore vraiment scientifique. Il faut attendre les publications de
Viala et Vermorel sur l'ampélographie en 1903. Le travail de Jules Guyot s'apparente à celui du journaliste qui aurait interrogé des témoins : il recense les noms que les vignerons locaux donnent à leur cépage et pense reconnaître un même cépage sous les diverses appellations locales.
Voici sa description de Nonancourt, au sud de l'Eure.
Le saugé, le cassé n'est autre que le morillon noir,.. donc un pinot noir sans doute précoce.
L'anastylose du vignoble normand peut aussi se faire comparaison avec les vignobles voisins décrits par Guyot. Il cite le meunier, le morillon et le meslier pour les départements de Seine et Oise, l'Oise, la Seine et le Seine et Marne. Mais dans ces départements il y observe également d'autres.
Dans l'Oise, à Compiègne :
Dans l'Oise à Mouy :
En Seine et Marne :
En particulier à Provins :
Dans l'Eure et Loir :
En Seine et Oise, arrondissement de Mantes (actuellement Yvelines)
Dans l'arrondissement d'Etampes (actuelle Essone) :
Dans l'arrondissement de Corbeil :
A Pontoise (Val d'Oise actuel) :
Dans l'Aisne, arrondissement de Soisson :
On retrouve donc une certaine continuité de présence de cépages dans les départements autour de Paris qui jouxtent le vignoble de l'Euret et de l'Eure et Loir : meunier, pinot noir, meslier.
La Mayenne :
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